éléphants à Ruaha

serengeti-kopjesAires protégées Le Serengeti, un cas d'école pour la conservation de la faune sauvage

Alain Zecchini Semaine vétérinaire N° 1252 du 13.01.2007 Article original de R. Hillborn et coll. « Effective enforcement in a conservation area » Science 24.11.2006

La persistance de nombreuses espèces est liée à la lutte antibraconnage.

Deux politiques existent pour préserver les espèces sauvages de la prédation humaine la participation des communautés locales à la protection de ces espèces et l'application effective de la réglementation par la lutte antibraconnage.

La seconde politique est d'autant plus nécessaire que tout relâchement s'y rapportant se traduit immanquablement par une diminution rapide des populations animales. Mais cet effort coûte cher pour les pays en développement, qui n'ont pas toujours un système de gouvernance leur permettant de faire face à ces enjeux. Toutefois, plusieurs exemples montrent que des situations dramatiques ne peuvent être redressées qu'à la condition de dégager des budgets de protection suffisants. L'histoire récente du parc national du Serengeti, en Tanzanie, en fournit la preuve.

Les concentrations humaines et animales s'observent dans les mêmes zones

Le Serengeti est l'un des plus grands parcs d'Afrique (21000 km²). Il est entouré de villages, sauf au nord, où il jouxte le parc national de Masaï Mara, au Kenya. L'étude a concerné trois espèces résidentes : l'éléphant d'Afrique, le rhinocéros noir et le buffle d'Afrique, qui font l'objet d'une chasse illégale pour leur viande, leurs défenses ou leurs cornes, revendues via le marché noir international. Les autres ongulés présents (une trentaine) sont aussi chassés, à la fois pour des raisons d'autosubsistance, mais surtout pour approvisionner des marchés. Cela s'explique par la pression de la démographie humaine dans la zone. La population augmente en moyenne de 3 % par an, voire de 15 % dans certains secteurs. Au moins un million de villageois profitent de cette ponction sur la faune sauvage. Et les plus fortes densités humaines se trouvent au nord et à l'ouest du Serengeti... là où existent les plus fortes concentrations d'animaux sauvages. Il a été montré notamment que plus des trois quarts des braconniers viennent de villages situés à moins de 15 kilomètres des limites du parc. Pour la période 1992-1993, 157 000 animaux ont fait l'objet de braconnage dans l'ensemble du parc ; actuellement, l'estimation serait de 200 000 par an.

Durant les années 1970-1980, la lutte antibraconnage a fléchi sensiblement, à la suite du déclin généralisé de l'économie tanzanienne. Les braconniers en ont profité immédiatement. Les rhinocéros, 1200 individus en 1975, ont été totalement exterminés Les éléphants sont passés de 4 000 individus en 1975 à moins d'un millier en 1985 ; les buffles, de 80 000 individus en 1975 à la moitié dix ans plus tard.

Une impulsion nouvelle a été décidée à la fin des années 1980, avec des budgets nettement plus importants, permettant de renforcer les patrouilles (meilleur entraînement, nouveaux équipements, prospections plus fréquentes, appui d'un réseau d'informateurs rétribués). Le nombre de braconniers arrêtés n'a fait que croître, passant de 281 en 1977 à 411 en 1985 et à 1 128 en 2004. En conséquence, les populations de ces trois espèces ont amorcé une remontée. En 2005, les éléphants avoisinaient 2 000 individus ; les deux rhinocéros réintroduits étaient devenus une dizaine ; et si une sécheresse sévère avait, en 1993, fait chuter les effectifs de buffles de 40 %, ils n'ont pas tardé à augmenter de nouveau par la suite. La conser­vation des éléphants, notamment, a en outre bénéficié de leur classement en annexe I de la CITES, en 1989, avec l'interdiction de leur commerce international, qui a fait s'effondrer le marché de l'ivoire.

Parallèlement, un autre effort a été entrepris, en direction des communautés locales. Depuis l'année 2000, 100 000 $ par an sont alloués à des projets de développement qui les intéressent. Les auteurs n'en rappellent pas moins que le déclin du braconnage a commencé avant cette date, et que c'est bien l'accroissement de la lutte contre cette pratique qui expliquait le rétablissement de la faune sauvage.

La protection des animaux migrateurs désintéresse les communautés locales

Il reste que le braconnage n'est pas totalement éliminé, loin s'en faut. Mais il concerne surtout les espèces migratrices. Deux fois par an, 1,3 million de gnous, 600 000 zèbres et gazelles de Thomson se déplacent pendant plusieurs mois, d'abord du nord au sud, puis du sud au nord (jusque dans le parc de Masaï Mara), suivant le cycle de la végéta­tion. Plusieurs dizaines de milliers d'entre eux sont abattus tous les ans par les braconniers.

Leur mode de vie pose un problème important : des communautés locales vivant près des animaux sauvages se sentent concernées par leur sort, puisqu'il s'agit d'une question de coexistence, et elles peuvent accepter des projets de développement qui ont pour contrepartie de ne pas chasser ces animaux mais les espèces migratrices, par définition, ne sont pas résidentes, "n'appartiennent" à personne et sont souvent considérées comme des intruses. D'autant plus que lors de migrations, elles franchissent régulièrement les limites du parc, ce qui les exclut de la protection des patrouilles. En outre, si l'on favorise les communautés locales proches du parc qui bénéficient le plus du braconnage, cette pratique risque d'être encouragée, car les projets de développement attirent de nouvelles populations. Un cycle infernal pourrait alors se mettre en place. La réponse à ce dilemme par des budgets antibraconnage importants et pérennes, mais aussi par le contrôle de l'extension des terres cultivables et des pâturages en direction du parc, qui réduisent les territoires de la faune sauvage.

En Afrique comme dans la plupart des pays en développement, la compétition pour l'espace joue de plus en plus entre l'homme et la faune. Elle est certainement plus difficile à résoudre que la chasse illégale mais, ponctuellement, cette chasse mène plus rapidement des espèces sur la voie de l'extinction. Cela explique l'attention prioritaire qui lui est souvent accordée.

Alain Zecchini Semaine vétérinaire N° 1252 du 13.01.2007 Article original de R. Hillborn et coll. « Effective enforcement in a conservation area » Science 24.11.2006

PS : Je remercie Alain Zecchini et la Semaine vétérinaire qui ont autorisé la copie intégrale de ce très intéressant article.